Vingt-cinq ans de pouvoir africain : ceux qui ont façonné le siècle
De Kagame à Mohammed VI, de Kadhafi à Patrice Talon, en passant par Andry ...
© Le président camerounais, Ahmadou Ahidjo et Jacques Foccart, conseiller des présidents français pour la politique africaine
Lhomme de l'ombre qui faisait et défaisait les présidents africains : Le système Foccart décryté- Installez-vous confortablement. Aujourd'hui, nous plongeons dans les coulisses les plus secrètes de l'histoire contemporaine, là où les destins des nations se décidaient d'un simple hochement de tête, loin des caméras et des parlements.
Connaissez-vous Jacques Foccart ? Pour le grand public, il n'était que le secrétaire général de l'Élysée pour la Communauté et les affaires africaines et malgaches. Mais dans la réalité, cet homme a été le véritable chef d'orchestre de la Françafrique sous les présidences du général de Gaulle et de Georges Pompidou. Pendant près de trente ans, il a tissé une toile d'influence si dense qu'aucun changement politique majeur en Afrique francophone ne pouvait se faire sans son aval.
Voici le récit immersif et détaillé de la manière dont un seul homme, depuis son bureau de Paris, tenait les rênes d'un continent.
1. La « diplomatie du téléphone » : Le rituel de l'aube
Chaque matin, alors que Paris s'éveillait à peine entre six heures trente et huit heures, Jacques Foccart s'asseyait à son bureau de l'Élysée et activait son réseau. Il passait des appels téléphoniques rituels et directs aux chefs d'État du continent. Des présidents influents comme Félix Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire, Léopold Sédar Senghor au Sénégal ou Omar Bongo au Gabon décrochaient personnellement le combiné.
Comment cela fonctionnait-il concrètement ?
Ce n'étaient pas des appels de courtoisie, mais de véritables séances de co-gouvernance. Foccart avait sur son bureau des notes quotidiennes du SDECE — le *Service de documentation extérieure et de contre-espionnage* (l'ancêtre des services secrets français actuels).
Si les agents français repéraient des rumeurs de mutinerie dans l'armée ivoirienne ou un complot politique à Libreville, Foccart prévenait immédiatement le président concerné, lui donnant les noms des conspirateurs. En échange de cette protection qui s'apparentait à une véritable assurance-vie politique, les dirigeants africains alignaient leur diplomatie sur celle de la France, notamment lors des votes cruciaux à l'Organisation des Nations unies.
2. Le parrain des régimes : Les interventions militaires à huis clos
Pour garantir la stabilité des régimes amis, Jacques Foccart a été le grand concepteur des accords de coopération militaire secrets. Ces textes contenaient des clauses confidentielles permettant à la France d'intervenir militairement sur le sol africain, non pas pour défendre le pays contre une agression extérieure, mais pour maintenir le président en place face à son propre peuple ou sa propre armée.
L'exemple du sauvetage de Léon Mba au Gabon (1964)
En février 1964, de jeunes officiers de l'armée gabonaise tentent un coup d'État et arrêtent le président Léon Mba. Dès que la nouvelle parvient à Paris, Foccart réagit avec une vitesse foudroyante. Sans consulter le Parlement français, il donne l'ordre aux troupes coloniales basées à Dakar et à Brazzaville de décoller. En moins de vingt-quatre heures, les parachutistes français débarquent à Libreville, reprennent le palais présidentiel par la force et réinstallent Léon Mba au pouvoir. Le message envoyé au reste du continent est glacial : quiconque touche à un ami de la France s'expose à la foudre de Paris.
L'exemple du lâchage de David Dacko en Centrafrique (1965)
À l'inverse, si un dirigeant s'éloignait de la ligne fixée par Paris, la protection du système Foccart s'évanouissait. En 1965, le président centrafricain David Dacko commence à nouer des relations diplomatiques et économiques étroites avec la Chine communiste, en pleine guerre froide. Pour Paris, c'est une ligne rouge. Les réseaux de Foccart ferment délibérément les yeux et laissent le chef d'état-major de l'armée, un certain Jean-Bedel Bokassa, renverser le président Dacko lors du coup d'État de la Saint-Sylvestre. Foccart estimait alors, à tort, que Bokassa — ancien capitaine de l'armée française — serait plus facile à canaliser.
3. La guerre secrète du Biafra : Le sommet du pragmatisme cynique
L'exemple le plus spectaculaire, et le plus tragique, de l'influence de Foccart reste la guerre du Biafra entre 1967 et 1970. Le Biafra était une région du Nigeria, un géant anglophone riche en pétrole. Lorsque cette région a tenté de faire sécession pour devenir indépendante, la France a officiellement déclaré sa neutralité.
La réalité des coulisses :
Dans l'ombre, Jacques Foccart y voit une opportunité géopolitique double : affaiblir l'influence britannique en Afrique de l'Ouest et permettre à la compagnie pétrolière française Société nationale des pétroles d'Aquitaine (qui deviendra plus tard le géant Elf Aquitaine) d'obtenir les concessions de pétrole biafrais au détriment des compagnies anglo-saxonnes.
Foccart organise alors une filière d'approvisionnement clandestine. Des tonnes d'armes et de munitions sont acheminées secrètement vers le Biafra en transitant par des pays alliés comme le Gabon et la Côte d'Ivoire. Des mercenaires français, dirigés par le célèbre Bob Denard, sont recrutés dans l'ombre pour encadrer les troupes rebelles. Ce conflit par procuration, largement alimenté par cette diplomatie secrète, se soldera par une famine effroyable et plus d'un million de morts.
Pour l'histoire : On appelait les agents de Jacques Foccart les « barbouzes ». C'étaient des hommes de confiance, des aventuriers ou des officiers agissant en dehors de tout cadre légal. Jacques Foccart résumait lui-même sa philosophie par cette formule célèbre : « Pour être efficace, il faut savoir ne pas exister. »
Place au débat narratif
Cette immersion dans les arcanes du pouvoir vous montre à quel point l'histoire officielle cache souvent une histoire parallèle beaucoup plus complexe.
Selon vous, le système mis en place par Jacques Foccart était-il un mal nécessaire pour maintenir la stabilité de jeunes États face au chaos de la guerre froide, ou s'agissait-il d'un impérialisme déguisé qui a profondément confisqué la trajectoire démocratique et la souveraineté réelle des nations d'Afrique francophone ?
Africa24monde Par Valere Bertrand Bessala