C'est un tournant historique et controversé qui se joue en ce moment même à Yaoundé, capitale politique du Cameroun. Pour éviter toute surprise lors de sa succession, le président de la république s'apprête à modifier la Constitution. Entre reculs stratégiques sur les mandats municipaux et accélération du calendrier législatif, Paul Biya semble jouer, à 93 ans, son ultime partition politique. Verrouiller la succession avant sa mort et garantir la continuité du régime actuel, en évitant les risques d'une alternance démocratique incertaine.
Il y a encore quarante-huit heures, le Palais de l'Unité essuyait une tempête de critiques. Le projet de loi visant à accorder au Président le pouvoir discrétionnaire de proroger sans limite le mandat des conseillers municipaux a fait l'effet d'une déflagration. Face à une opposition vent debout portée par la fougue de l'Honorable Cabral Libii et une opinion publique excédée par le spectre d'un "glissement" électoral permanent, le locataire d'Étoudi a semblé marquer une pause.Mais ne nous y trompons pas : ce "retoquage" de dernière minute n'est pas une capitulation. C’est la manœuvre d'un fin tacticien qui sait sacrifier un pion pour sauver son Roi.
Le Président de la République a officiellement convoqué le Parlement, réunissant l’Assemblée nationale et le Sénat, en Congrès pour une session exceptionnelle qui se tiendra du jeudi 2 au dimanche 5 avril 2026. Les travaux se dérouleront au Palais de verre Paul Biya à Yaoundé, un lieu hautement symbolique. Cette convocation, qui intervient dans un climat de grandes attentes, sera placée sous la direction du président de l'Assemblée nationale Théodore Datouo.
Le calendrier établi pour ces quatre journées de travaux parlementaires est particulièrement dense. Selon l’ébauche de programme communiquée, la séance solennelle d’ouverture débutera le jeudi 2 avril à 10 heures. Elle sera immédiatement précédée d’une conférence des présidents, instance chargée de valider l’ordre du jour et de définir les modalités techniques des débats. Le cœur du processus législatif reposera sur une commission spéciale de 30 membres, constituée de manière paritaire avec 15 députés et 15 sénateurs.
Cette instance travaillera sans relâche durant les journées de vendredi et samedi pour examiner les textes soumis par l’exécutif. L’aboutissement de cette session est attendu pour le dimanche 5 avril à 16 heures, lors d’une séance plénière consacrée à l’adoption des textes, suivie de la cérémonie de clôture officielle. Sur le fond, les enjeux de ce Congrès sont doubles et touchent aux fondements mêmes de l’organisation de l’État. D’une part, il s’agit de procéder à une harmonisation du calendrier électoral national. Les informations recueillies indiquent que le Parlement devra acter la prorogation du mandat des conseillers municipaux. Cette mesure technique est jugée nécessaire pour arrimer leur mandat à celui des députés, évitant ainsi une fragmentation excessive des scrutins et assurant une meilleure coordination logistique et financière des futures échéances électorales. D’autre part, et c’est le point qui cristallise toutes les attentions, ce Congrès devrait entériner une modification substantielle de la Loi fondamentale. La question de l’instauration d’un poste de vice-président de la République est au centre des discussions.
Une telle réforme constitutionnelle modifierait en profondeur l’architecture de l’exécutif camerounais.
Actuellement, la Constitution prévoit qu’en cas de vacance, l’intérim est assuré par le président du Sénat. L’introduction d’une vice-présidence pourrait redéfinir les modalités de la transition et de la succession à la tête de l’État, visant, selon les observateurs, à renforcer la stabilité des institutions.
Il convient de rappeler qu’au Cameroun, la réunion du Parlement en Congrès est une procédure exceptionnelle. Elle est réservée aux actes d’une importance capitale pour la nation, notamment la révision de la Constitution ou l’examen de questions institutionnelles majeures. Par cette voie, le chef de l’État camerounais opte pour une réforme par voie parlementaire, conformément aux prérogatives que lui confère la Constitution de 1996. La concentration des travaux sur une période de quatre jours souligne l’urgence et l’importance de ces réformes.
L’arrivée de ce nouveau collaborateur de luxe bouscule l’équilibre gouvernemental. Coincé entre un Président qui délègue ses pouvoirs et un Vice-Président qui les reçoit, quelle sera la marge de manœuvre du Premier Ministre ?
Alors que le chef du gouvernement est théoriquement responsable devant le Parlement, le Vice-Président, lui, ne rend compte qu’à celui qui l’a nommé. On risque de voir émerger une hiérarchie informelle où le politique (le Vice-Président) surplombe l’administratif (le Premier Ministre), rendant la lecture de l'action publique plus complexe pour le citoyen.
L’argument des défenseurs de la réforme est imparable : éviter le chaos. En garantissant une succession immédiate et longue, l'État s'épargne les secousses d'une élection organisée dans l'urgence en période de crise. C'est le choix de la continuité linéaire contre l'aléa électoral.
Mais ce confort institutionnel a un prix : celui de la respiration démocratique. En permettant au successeur désigné de se présenter à la fin du mandat, le projet de loi lui offre une "prime au sortant" colossale, transformant l'intérim en un véritable tremplin électoral.
Vers une transition "de gré à gré" ?
À l’issue de ce Congrès, le dimanche 5 avril, le cadre juridique et institutionnel du Cameroun pourrait connaître une transformation majeure, tant dans la gestion de ses élus locaux que dans l’organisation de son sommet exécutif. Les résolutions prises au Palais de verre Paul Biya éfiniront sans nul doute le nouveau cap politique du pays pour les années à venir.
Plus qu’une réforme technique, la création de ce poste de Vice-Président prépare les esprits à une transmission du pouvoir ordonnée, encadrée et, surtout, prévisible.
Par Tinno BANG MBANG