Le Tchad a officiellement engagé son retrait de la Cour pénale internationale (CPI). Dans un communiqué publié le lundi 27 juillet 2026, le gouvernement tchadien a annoncé sa décision de se retirer du Statut de Rome, le traité fondateur de la juridiction internationale chargée de juger les auteurs présumés de génocide, de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de crime d’agression.
N'Djamena justifie cette rupture par un bilan jugé insuffisant depuis l’entrée en fonction de la Cour en 2002. Le gouvernement dénonce notamment une efficacité
"limitée et à géométrie variable"
, ainsi qu’une concentration des procédures sur les pays du Sud et, plus particulièrement, sur le continent africain.
Le Tchad avait ratifié le Statut de Rome en novembre 2006, avant que celui-ci n’entre en vigueur dans le pays le 1er janvier 2007, selon les données de la CPI
Cette décision s’inscrit dans une séquence plus large de contestation de la Cour. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont déjà engagé leur retrait, tandis que le Venezuela a officiellement notifié à l’ONU sa volonté de quitter l’institution. Mais le calendrier tchadien suscite des interrogations particulières en raison des pressions exercées par les États-Unis contre la CPI.
Une décision fondée sur l’accusation de justice sélective
Pour défendre son retrait, le gouvernement tchadien affirme que neuf des treize enquêtes ouvertes par la CPI depuis 2002 concernent des États africains.
Il souligne également que six des sept personnes détenues par la Cour sont poursuivies dans le cadre de situations africaines. Ces chiffres, présentés dans le communiqué officiel et repris par Africanews, constituent le cœur de l’argumentaire de N'Djamena.
Cette comptabilité politique ne correspond toutefois pas nécessairement à l’ensemble des situations actuellement répertoriées par la CPI. La Cour publie une liste plus large de situations sous enquête, couvrant notamment l’Afghanistan, la Géorgie, l’Ukraine, la Palestine, les Philippines, le Venezuela et le Bangladesh-Myanmar.
La critique d’une justice internationale principalement tournée vers l’Afrique n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs années, certains gouvernements africains accusent la CPI d’appliquer une justice sélective, incapable d’agir avec la même fermeté lorsque les intérêts de grandes puissances sont concernés.
Les défenseurs de la Cour rappellent cependant que plusieurs dossiers africains ont été transmis à la CPI par les gouvernements concernés eux-mêmes. D’autres situations, comme celles du Darfour et de la Libye, ont été renvoyées devant la Cour par le Conseil de sécurité des Nations unies. Le débat oppose donc deux réalités : la forte présence de dossiers africains dans l’histoire de la CPI et les différents mécanismes juridiques ayant conduit à leur ouverture.
Le retrait tchadien ne produira pas d’effet immédiat. L’article 127 du Statut de Rome prévoit qu’une dénonciation devient effective un an après la réception de la notification par le secrétaire général des Nations unies. Le Tchad devrait ainsi rester juridiquement lié à la CPI jusqu’en juillet 2027.
Le retrait n’efface pas non plus les obligations nées pendant la période d’adhésion. Il ne met pas automatiquement fin à la coopération relative aux enquêtes ou procédures engagées avant sa prise d’effet. La CPI peut également conserver sa compétence sur les crimes relevant de son mandat qui auraient été commis sur le territoire tchadien pendant que le pays était membre du Statut de Rome.
Pressions américaines, guerre au Soudan et interrogation sur l’AES
Le calendrier de la décision alimente les soupçons d’influence américaine. Le 23 juillet 2026, quatre jours avant l’annonce du retrait, le ministre tchadien des Affaires étrangères, Abdoulaye Sabre Fadoul, s’est entretenu avec un responsable américain chargé des affaires africaines.
Au cours de cet échange, Washington a exprimé ses préoccupations concernant le fonctionnement de la CPI et demandé au Tchad de réexaminer son adhésion au Statut de Rome. Le compte rendu de la conversation indiquait que cette requête serait examinée par les autorités compétentes, selon les informations publiées par Alwihda Info.
Après l’annonce du retrait, Abdoulaye Sabre Fadoul a néanmoins assuré que la décision n’avait pas été prise à la demande des États-Unis. Cette affirmation n’efface pas la proximité entre les deux événements, mais elle permet à N'Djamena de présenter son choix comme l’aboutissement d’une réflexion souveraine plus ancienne.
Washington a publiquement salué le retrait tchadien. Le Bureau des affaires africaines du département d’État a même encouragé d’autres membres de la CPI à suivre cette voie. Selon l’Associated Press, cette position s’inscrit dans une campagne américaine plus large contre la Cour.
Les États-Unis ne sont pas membres de la CPI. Depuis février 2025, l’administration américaine a renforcé ses sanctions contre l’institution, notamment en réaction à ses procédures visant des responsables israéliens. La décision tchadienne peut ainsi être interprétée à la fois comme l’expression d’un contentieux africain ancien et comme une victoire diplomatique pour Washington.
Le retrait intervient également dans un contexte régional sensible. L’armée soudanaise et plusieurs organisations ont accusé le Tchad d’avoir facilité le transit d’armes provenant des Émirats arabes unis à destination des Forces de soutien rapide (FSR), engagées dans une guerre contre l’armée soudanaise depuis avril 2023. N'Djamenaena et Abou Dhabi contestent ces accusations.
Des organisations auraient transmis en 2025 un signalement à la CPI concernant une possible complicité dans des crimes internationaux liée à ces circuits d’approvisionnement. Le retrait du Tchad ne mettrait pas fin à la compétence de la CPI sur la situation au Darfour, ouverte après un renvoi du Conseil de sécurité de l’ONU en 2005. Il pourrait toutefois compliquer certaines formes de coopération futures avec N'Djamena.
Enfin, la décision relance les interrogations sur les relations entre le Tchad et l’Alliance des États du Sahel. En quittant la CPI, N'Djamena adopte une position similaire à celles de Bamako, Ouagadougou et Niamey, fondée sur la souveraineté nationale et la dénonciation d’institutions internationales considérées comme déséquilibrées.
Cette convergence ne signifie pas pour autant que le Tchad s’apprête à rejoindre l’AES. Aucune demande officielle d’adhésion n’a été annoncée. Le pays appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale et entretient une diplomatie diversifiée avec les États-Unis, la France, la Russie, la Chine, les Émirats arabes unis et la Türkiye.
Le retrait de la CPI constitue donc un rapprochement politique avec certaines positions défendues par l’AES, mais pas encore un alignement institutionnel. La décision ouvre surtout une période d’incertitude: pour N'Djamena, elle représente un acte de souveraineté ; pour ses détracteurs, elle pourrait affaiblir la lutte contre l’impunité au moment où le conflit soudanais menace directement la stabilité régionale.
Par Africa24monde avec RSA