Mondial-2026 à Mexico : Mexique (2-0)Afrique du Sud
[Africa 24 Monde] Mexico a donné jeudi le coup d'envoi du Mondial-2026 dans une ambiance ...
© Cérémonie d'ouverture de la Coupe du monde 2026 au stade Azteca de Mexico. Omar David Sandoval Sida/Wikimedia Commons, CC BY-NC-SA
Pour tout amateur de football, et même pour ceux qui suivent la Coupe du monde sans être supporters, il n'est pas surprenant que les commentateurs sportifs et les médias décrivent le terrain comme un champ de bataille avec des lignes défensives, des duels et des stratégies. En réalité, la plupart d'entre nous n'y pensent même pas.
Ces métaphores, fréquemment employées dans les compétitions sportives en général et lors de la Coupe du Monde en particulier, semblent évidentes et naturelles. Pourtant, leur utilisation a un impact qui dépasse la simple compréhension du déroulement de chaque match. Autrement dit, les mots utilisés pour décrire les rencontres influencent la manière dont notre cerveau appréhende chaque phase éliminatoire.
Dans leur ouvrage *Metaphors We Live By* (1980), George Lakoff et Mark Johnson ont proposé une idée qui a révolutionné notre compréhension du langage et de la pensée : nous n’utilisons pas les métaphores comme un simple procédé poétique, mais nous pensons et agissons à travers elles.
L’influence du langage sur la pensée n’est pas qu’une simple théorie philosophique. Des recherches récentes montrent, par exemple, que si l’on compare la hausse de la criminalité dans une ville à une bête sauvage, un groupe de personnes a tendance à proposer des solutions punitives (davantage de policiers et de prisons). En revanche, si l’on leur présente les mêmes données et que la criminalité est décrite comme un virus, les participants proposent des solutions sociales et préventives (plus d’éducation et de soins de santé).
Le jeu comme une bataille
Le cerveau humain recherche la cohérence au sein du cadre métaphorique qui lui est présenté. Dans le cas du football, le vocabulaire sportif que nous utilisons quotidiennement influence notre réaction à ce que nous voyons sur le terrain.
L'écrivain George Orwell parlait déjà des compétitions sportives comme de « guerres sans coups de feu ». Lorsqu'un match de football est présenté comme une bataille où l'adversaire doit être vaincu, notre cerveau adopte inconsciemment les rôles de ce scénario : l'équipe adverse cesse d'être un groupe de professionnels et devient l'« ennemi » ; le terrain n'est plus un terrain de jeu, mais un champ de bataille avec ses lignes défensives, ses luttes et ses stratégies.
Ce cadre mental légitime des comportements qui seraient inacceptables dans un autre contexte. L'hostilité dans les tribunes ou l'agressivité sur le terrain apparaissent sous couvert de « défense des nôtres ». Il ne s'agit pas seulement de vocabulaire : c'est un filtre cognitif qui détermine notre réaction émotionnelle à la victoire ou à la défaite.
Sur le plan social, une Coupe du Monde fonctionne comme une simulation parfaite d'un conflit mondial. Les équipes agissent comme de véritables armées, avec leurs drapeaux, leurs hymnes et leurs frontières.
En adoptant ce langage guerrier, le football canalise des instincts tribaux et nationalistes profondément ancrés. Nous nous identifions à nos équipes nationales, symbole de la survie de notre identité. C'est pourquoi une défaite en Coupe du Monde est vécue comme une tragédie nationale, et une victoire pousse des millions de personnes à descendre dans la rue pour célébrer : le langage nous a convaincus que l'honneur du pays était en jeu.
Le terrain de football comme tribunal
Utiliser un vocabulaire juridique pour parler d'un match de football introduit une dimension morale. Sur le plan cognitif, nous transformons le terrain de jeu en tribunal. Dans ce cadre mental, une faute n'est plus une simple action de jeu, mais un crime qui exige une sanction, voire la peine maximale (le penalty).
Cette métaphore explique l'intensité de nos réactions : lorsque l'arbitre commet une erreur contre notre équipe, nous ne ressentons pas la malchance, mais plutôt une injustice. L'introduction récente de la VAR (assistance vidéo à l'arbitrage) n'a fait que renforcer cette impression, agissant comme une sorte de « tribunal suprême technologique » auquel nous faisons appel pour obtenir une vérité objective et irréfutable.
L'équipe comme une construction
Ces dernières années, les retransmissions ont souvent mis en avant des équipes construisant leur jeu depuis l'arrière, utilisant les une-deux pour casser les lignes – dribbler entre les adversaires étant réservé aux plus habiles – et des murs impénétrables, véritables « bus garé », une métaphore visuellement saisissante à l'instar du catenaccio italien ou du mur défensif espagnol.
Les joueurs eux-mêmes ont un rôle essentiel à jouer dans cette construction. C'est pourquoi les joueurs les plus importants sont considérés comme les piliers fondamentaux de l'équipe. Et pour éviter l'effondrement de l'équipe, il est indispensable de disposer de milieux défensifs capables de presser dès la phase de construction adverse.
Le choix de ces métaphores architecturales et industrielles n'est pas fortuit ; il reflète parfaitement l'intellectualisation et la rationalisation du sport moderne. En parlant d'une équipe comme de murs, de piliers, de blocs ou de phases de construction, on transforme un jeu de rue originellement chaotique et spontané en un projet d'ingénierie où tout doit être méticuleusement calculé.
Dans cette perspective, l'entraîneur cesse d'être un simple coordinateur de formation et devient l'architecte de l'équipe. Par un effet pervers, cette métaphore tend à déshumaniser les joueurs : ils ne sont plus des individus s'exprimant avec un ballon, mais des pièces qui doivent s'intégrer à une machine ou aux fondations qui soutiennent le système.
Et si le football était une symphonie ?
Il est pertinent de se demander ce qui se passerait si nous décidions de modifier les métaphores utilisées pour décrire le football. Si le langage influence véritablement notre pensée, changer nos mots transformerait notre expérience d'une Coupe du Monde.
Imaginez adopter la métaphore du football comme une symphonie. Au lieu d'attaques, nous parlerions de chorégraphies ou de mouvements. Les joueurs ne seraient plus des béliers ou des destructeurs, mais des solistes ou des chefs d'orchestre. Un dribble ne serait plus une humiliation pour l'adversaire, mais un moment de grâce partagé.
Les implications psychologiques et sociologiques de ce changement de vocabulaire seraient profondes, car les deux équipes deviendraient des collaboratrices indispensables à la création de ce chef-d'œuvre. Après tout, sans une équipe capable de réagir efficacement, le match n'est qu'une répétition vaine.
Si nous assimilions ce vocabulaire, notre perception changerait radicalement : nous applaudirions les bons coups de l'adversaire car ils enrichissent l'ensemble, l'agressivité dans les tribunes perdrait tout son sens et la frustration de la défaite se transformerait simplement en la mélancolie d'une œuvre qui s'achève.
Africa24monde avec theconversation/ Elena Sanz- Traduit par Tinno BANG MBANG