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© Mayi Matip, leader de l’UPC
Relecture critique de l’épisode Mayi Matip – Ahidjo – Biya au prisme des sources et de la mémoire orale
*INTRODUCTION : QUAND LA MÉMOIRE NATIONALE ÉPOUSE LA RUMEUR*
L’Histoire du Cameroun s’écrit souvent à deux voix. Celle des archives, froide et lacunaire. Et celle des récits familiaux, chaude et parfois embellie. L’affaire dite « de la convocation de Mayi Matip par Ahidjo » appartient à cette seconde catégorie. Elle circule depuis 50 ans, avec des variantes. D’un côté, la version d’un Mayi Matip adoubé en France puis piégé à Yaoundé, sauvé in extremis par Biya, Semengué et l’ambassade de France. De l’autre, la version populaire d’un coup de fil brutal, d’une heure de torture, et d’un Biya menaçant de démissionner pour sauver son ami.
Aucune des deux ne résiste entièrement à l’examen historique. Mais aucune des deux n’est entièrement fausse. Les corriger, c’est refuser la fable tout en sauvant la leçon. C’est notre Histoire, à mi-chemin du document et du témoignage.
*I. LES FAITS ÉTABLIS : CE QUE L’ON SAIT AVEC CERTITUDE*
*1. Mayi Matip Théodore et l’Assemblée Parlementaire Francophone*
Mayi Matip, leader de l’UPC légale après la mort d’Um Nyobè, devient député à l’Assemblée nationale fédérale du Cameroun. Dans les années 70, il siège effectivement à l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie, ancêtre de l’APF. Il y occupe des fonctions de responsabilité. Qu’il ait été « adoubé » par un président français relève de l’exagération rhétorique : aucun communiqué de l’Élysée n’atteste d’un adoubement personnel. Mais il est vrai que son statut international lui confère une aura qu’Ahidjo surveille.
*2. Les rapports Ahidjo – Mayi Matip*
Ahidjo et Mayi Matip sont adversaires politiques, pas ennemis personnels au sens mafieux. L’UNC d’Ahidjo absorbe progressivement l’UPC légale. En 1970, Mayi Matip accepte d’entrer au gouvernement comme ministre d’État. La thèse d’un « piège pour en finir avec lui » en 1970 est donc chronologiquement fragile : il est déjà dans le système. Les tensions existent, mais elles se jouent dans les arbitrages, pas dans les caves.
*3. Paul Biya, Premier ministre dès 1975*
Paul Biya devient Premier ministre le 30 juin 1975. Avant cela, il est ministre-secrétaire général de la Présidence depuis 1968. Le récit qui le place déjà Premier ministre au moment d’une convocation brutale « vers les années 70 » est donc plausible seulement après 1975. Le détail de « Franck Biya tirant le pagne » ancre la scène après 1971, année de naissance de Franck.
*4. Le Général Semengué et la BIMA de Libreville*
Le Général Pierre Semengué est chef d’état-major des armées. La BIMA, Bataillon d’Infanterie de Marine, est basée au Gabon. L’idée d’une intervention de la BIMA de Libreville pour une affaire intérieure camerounaise en 1975-1977 est militairement et diplomatiquement invraisemblable. La France n’engage pas la BIMA pour exfiltrer un ministre camerounais du palais d’Etoudi.
*II. LA CONSTRUCTION DU RÉCIT : POURQUOI CETTE LÉGENDE PERSISTE*
*1. Le topos du « tyran qui fume » et du « sauveur »*
Ahidjo fumait, oui. Des Benson, parfois. Que la marque fût « interdite aux autres Camerounais » est une légende. Mais le détail crée l’effet de réel. Le tyran qui fume seul dans son bureau pendant qu’on torture au sous-sol : c’est une image littéraire, pas un procès-verbal. Elle dit la peur de l’époque, pas la vérité de l’heure.
*2. La mise en scène de Biya en « rempart »*
Le récit populaire inverse les rôles historiques. Dans la réalité institutionnelle, Biya est le produit d’Ahidjo, pas son contre-pouvoir. Pourtant, la mémoire a besoin d’un Biya prémonitoire, déjà démocrate, déjà protecteur. C’est une réécriture téléologique : on explique 1982 par 1975. L’Histoire ne marche pas à l’envers, mais la mémoire, si.
*3. La transmission orale comme source et comme écran*
« Histoire que m’a racontée mon père Joseph Onguene Ndongo ». Voilà la clé. Les instituteurs, dans les années 70-80, sont des relais de mémoire. Ils racontent, ils transmettent, ils protègent. Le récit se transforme pour devenir audible, transmissible, moral. Mayi Matip ne peut pas avoir été simplement convoqué. Il doit avoir été torturé et sauvé. Sinon, où est la leçon ?
*III. VERS UNE VERSION AJUSTÉE : LA SOBRIÉTÉ COMME HOMMAGE*
Si l’on croise archives, témoignages recoupés et chronologie, voici ce qui peut être soutenu sans trahir ni Ahidjo, ni Biya, ni Mayi Matip :
1. *Début des années 70* : Les relations entre Ahidjo et Mayi Matip sont tendues mais codifiées. Mayi Matip jouit d’une protection relative due à son statut à l’APF et à son assise en Sanaga Maritime.
2. *Un épisode de convocation a bien eu lieu*, comme pour de nombreux leaders à l’époque. Le palais présidentiel intimide. La peur est réelle.
3. *Paul Biya, en tant que Secrétaire général puis Premier ministre*, a pu intercéder plusieurs fois pour des personnalités. Son style est la médiation, pas la menace de démission publique, qui n’apparaît nulle part dans les archives. L’intervention de Semengué ou de l’ambassadeur de France n’est pas documentée.
4. *La « chute d’Ahidjo » ne commence pas par cet épisode*. Elle commence en 1982, pour des raisons de santé, de succession et de rapports de force internes à l’UNC. Lier la convocation de Mayi Matip à l’accession de Biya en 1982 relève du raccourci.
*CONCLUSION : RESPECTER LES MORTS, RESPECTER LES FAITS*
Mayi Matip Théodore fut un grand patriote. Ahmadou Ahidjo fut un bâtisseur autoritaire. Paul Biya fut son héritier avant d’être son successeur. Aucun n’a besoin d’être noirci ou blanchi pour exister.
La version « adoubement à Paris, piège à Yaoundé, sauvetage par la BIMA » est à moitié vraie : Mayi Matip allait à Paris, Ahidjo se méfiait, Biya arbitrait. Le reste est l’œuvre du temps et de la peur.
La version « Benson, torture, démission » est à moitié vraie : Ahidjo fumait, le palais faisait peur, Biya protégeait. Le reste est l’œuvre du récit filial et de l’amour d’un fils pour la bravoure qu’il prête aux acteurs.
La leçon ? Un pays qui grandit est un pays qui passe du mythe au mémorial. On n’a pas besoin que Mayi Matip ait été ensanglanté pour honorer son courage. On n’a pas besoin que Biya ait menacé Ahidjo pour reconnaître son habileté. On n’a pas besoin qu’Ahidjo ait été un « sanguinaire » pour critiquer ses méthodes.
L’Histoire du Cameroun mérite mieux que des héros sans peur et des tyrans sans nuance. Elle mérite des hommes, avec leurs zones d’ombre et leurs éclairs. C’est en les regardant tels qu’ils furent que nous cesserons de répéter ce que nous craignons.
C’est cela, le vrai « Magnificat » national : renverser les légendes pour élever la vérité.
Africa24monde Par Henri MATIP MA SOUNDJOCK (Tel: 237 6 72 71 81 64)